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Petite Plume : transmission intergénérationnelle, santé mentale, et liberté

Photo du rédacteur: Olivia Lauret
Olivia Lauret
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5 min de lecture

Pourquoi une femme choisit-elle d'effacer son corps ? Pourquoi certaines femmes semblent-elles "hors-sol" dans le monde qu’elles ne comprennent pas ? Et quand le poids est en question : le poids de la vie, le poids du corps, le poids intergénérationnel  - Comment s’alléger sans se déplumer entièrement ?  

Ce sont les questions qui ont donné naissance à Petite Plume, celle qui rêvait de s'envoler.


Petite Plume, Celle qui rêvait de s'envoler - Pièce de théâtre sur la transmission et santé mentale
Petite Plume, Celle qui rêvait de s'envoler - Pièce de théâtre sur la transmission et santé mentale

Le journal de ma grand-mère : une transmission intergénérationnelle


Tout part de la rencontre avec le journal de ma grand-mère. Un trésor retrouvé, qui met les mots sur ce que je n’avais jamais compris. Cette grand-mère, que j’avais toujours su “anorexique”, était surtout une femme en inadéquation avec le réel, avec la société, avec ces normes. 

Elle a grandi avec une mère perçue comme une sainte : sept enfants, don de soi permanent, forte éducation religieuse. Depuis la plus tendre enfance, Madeleine (nom inventé) s'est crue de son devoir d'avoir un rapport sacrificiel à la vie. L'enfance devient le moment où se forgent les injonctions qui détruiront l'adulte.


“Petite Plume” est son surnom d’enfance. Cette part légère, rêveuse, qui voulait s'envoler loin des contingences. À travers la nature fantasmée, la quête spirituelle, le refus des normes, Madeleine a tenté toute sa vie de préserver cet enfant intérieur.


Elle n'a jamais réellement désiré être mère. La maternité lui a été imposée comme une évidence, une norme incontournable, un don de la nature qui ne se refuse pas (contraception interdite, avortement illégal et douloureux).


Elle n’avait jamais accepté son corps, qu’elle considérait comme une entrave à son esprit, elle avait cultivé un rapport sacrificiel à la vie, mais elle n’était pas atteinte d’anorexie pour autant dans son jeune âge. La maladie s’est développée en réaction au rôle imposé d’épouse et mère dans la société des années 50s. L'anorexie est devenue une tentative désespérée de rester libre, de ne pas s'ancrer dans un réel qui l'étouffait.


Trois générations de femmes : ce qui se transmet en silence


Ma mère et mes oncles ont grandi avec une mère anorexique. Absente, enfermée dans sa maladie. Ce qui s'est d'abord transmis, c'est l'incompréhension, la colère, la douleur.


La pièce de théâtre musical Petite Plume, celle qui rêvait de s'envoler donne la parole à ses petits-enfants devenus adultes, qui tentent de comprendre. Comment grandit-on auprès d'une mère qui s'efface ? Quelles traces cela laisse-t-il, deux générations plus tard ? Vont-ils continuer à transmettre ces traumatismes maintenant qu’ils portent à leur tour la vie ?


Aujourd'hui, la parole sur la santé mentale se libère : pourquoi cette histoire résonne


Le chemin parcouru pour l’émancipation féminine ne doit pas nous faire oublier les combats qui nous ont précédés. Et si autrefois, personne ne parlait de santé mentale, le sentiment d’être atypique, "hors-sol", en décalage avec les injonctions d'une société patriarcale existait déjà. Lorsqu’elle ne se transformait pas en combat, la lutte n’était qu’envers soi-même. Là, le contrôle était encore possible. Là, il y avait une fuite, une échappée. 


Aujourd’hui la santé mentale est un sujet autour duquel la parole se libère. Troubles des conduites alimentaires, troubles psychiatriques neuro-atypiques, dépression, anxiété : l’altération de la santé mentale provient d’une interaction complexe de facteurs individuels et collectifs qui façonnent notre état psychologique et notre bien-être. Ces sujets ne sont plus uniquement traités et abordés dans un cadre clinique, des associations se mobilisent au quotidien, les média en parlent, des personnalités publiques avouent en souffrir et être accompagnées.


Ainsi, le sujet semble être pris à bras le corps, et les récits contribuent à nous rappeler que nous ne sommes pas seuls, que de multiples raisons viennent expliquer le mal-être que certains peuvent ressentir, et que nous portons tous l’histoire de notre famille, d’une façon ou d’une autre. À nous, de faire notre chemin au milieu de ces histoires, pour construire la nôtre.


Ce que j'ai vu en hôpital de jour : le théâtre comme espace de liberté


Camille Guislain, directrice de la Clinique d'Yveline - Groupe Ramsay Santé, a écrit après avoir découvert Petite Plume : "Parler de troubles des conduites alimentaires (TCA), c'est parler d'identité, de vulnérabilité, de relations." Et je la rejoins. Le théâtre ouvre un espace que peu de dispositifs permettent : un espace de résonance, de compréhension, et peut-être même de réparation.


Après notre rencontre, Camille Guislain m’a fait confiance pour animer des ateliers de théâtre à l’hôpital de jour de la Clinique Ramsay d'Yveline, auprès de patients adultes en addiction et souffrant de TCA. Et ce qui m'a frappée en travaillant avec ce groupe, c’est que derrière ces maladies, il y avait quelque chose de plus puissant : l'urgence du corps à s'exprimer autrement et une forme de résistance, un refus de perdre le contrôle.


Pour les personnes souffrant d’addictions, notamment d’addiction à l’alcool, j’ai ressenti un immense besoin de lâcher-prise. Expérimenter par le corps sans réfléchir, s'autoriser à être aussi spontané qu’un enfant, abandonner le masque social. Ce besoin de contrôle permanent n’est souvent relâché que lorsqu’ils consomment de l’alcool.  Mais au plateau, ils ont trouvé un lieu où tout était permis. Le groupe devenait une aide, au lieu d’être un regard qui juge. Ils ont ri, ils ont pleuré, ils ont évacué leurs frustrations, ils ont osé être exubérants. Sans alcool, on leur offrait ces instants de liberté, de moments juste pour eux, où ils pouvaient être pleinement eux-mêmes, sans béquilles, sans freins. 


Pour celles souffrant de troubles de conduites alimentaires, le corps reste une entrave. Il est plus difficile de percevoir le corps comme un espace à habiter qui peut rendre plus libre. Et le poids du contrôle et du jugement est si fortement ancré, qu’il ne s’efface pas si facilement.  Mais certains exercices sont salvateurs, lorsque les gestes deviennent automatiques et que l’esprit est obligé de relâcher son emprise. Lorsqu’une énergie circule parmi le groupe et qu’elle se transmet malgré tout, que l’émotion nous gagne, et que l’émulation du groupe, là encore, nous aide à nous décentrer pour calmer le bouillonnement intérieur. 


Une envie de partage et de transmission


Je ne connais pas les causes profondes qui ont amené chacun de ces patients a sombré dans la maladie et à être soigné aujourd’hui au sein d’un hôpital de jour. Mais, j’ai reconnu en eux ce que j’avais perçu de la maladie de ma grand-mère en lisant son journal. Et j’en ressors avec une urgence forte de continuer à m’investir sur les sujets de santé mentale, en mobilisant toute mon énergie pour que le théâtre puisse apporter quelques réponses, ou au moins quelques temps de partage et de réconfort. 


Et en retravaillant ma pièce Petite Plume, je mets encore plus d'ardeur à rendre le propos universel, à ce que cette histoire touche toutes les générations. D'un drame familial est né une réelle envie de partage, de temps d'échange, pour aider chacun à se trouver et à vivre en paix avec soi-même. Le 18 octobre à 13h, nous présentons Petite Plume, Celle qui rêvait de s'envoler au Festival Facettes, à Césure, Paris 5e. Entrée libre, réservation ici. Nous sommes également ouverts aux sollicitations pour présenter cette pièce dans tout type de structures et de théâtres, pour un public à partir de 15 ans.


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